Le temps est gris, la neige tombe et recouvre de son manteau immaculé la petite place. J’aime
venir y flâner lorsque j’ai un créneau dans mon emploi du temps.
Aujourd’hui, j’évite de m’asseoir sur l’un des bancs qui entourent la petite fontaine. Je me dirige vers la brasserie où les promeneurs vont se réfugier pour prendre un thé, un
chocolat ou un café bien chaud J’espère que ma place préférée est toujours libre. La vue sur l’extérieur y est un régal.
Le jeune serveur m’a reconnue et se précipite vers moi.
- Bonjour, madame, heureux de vous voir, vous avez de la chance, malgré le monde qui vient se réchauffer aujourd’hui, votre place vient de se libérer et vous attend.
Je le remercie chaleureusement et je me glisse entre les tables occupées pour rejoindre mon petit coin. Je commande un thé vert et une pâtisserie maison, une tarte meringuée aux figues fraîches,
une petite merveille de douceur. Je fais l’impasse sur ma ligne, on peut s’octroyer de temps à autres un petit plaisir sans culpabiliser.
Installée confortablement, je regarde par la baie vitrée. Le paysage baigne dans une clarté blanchâtre, lumineuse. Les réverbères sont allumés et déposent une couleur orangée sur le tapis blanc.
Le filet d’eau de la fontaine s’est transformé en glaçon, on dirait une stalactite !
Je suis absorbée par la contemplation de ce décor hivernal lorsque mon regard est attiré par une jeune femme, presque une adolescente, que je n’avais pas aperçue tout de suite. Elle est assise
sur l’un des bancs, et semble indifférente à la neige qui tombe en petits flocons serrés. J’appelle le garçon.
- Jeune homme, s’il vous plaît, connaissez-vous cette jeune fille assise sur le banc ?
Il regarde et secoue sa tête.
- Je suis désolé, je ne l’ai jamais vu. Puis-je vous être d’une quelconque utilité ?
- Gardez-moi ma place, je reviens de suite.
Je sors de la brasserie et me dirige vers la silhouette emmitouflée dans un manteau de laine confortable, qui semble la protéger du froid ; pourtant elle tremble.
- Mademoiselle, vous ne devriez pas rester figée sur ce banc. La température descend de plus en plus, vous allez attraper du mal.
Elle ne semble même pas m’entendre. Tout doucement, je pose ma main sur son bras. Soudain elle sort de sa léthargie et me regarde fixement.
- Que me voulez-vous ?
- Simplement vous inviter à prendre une boisson chaude dans cette brasserie. J’ai le sentiment que vous n’allez pas très bien et, à l’intérieur nous serons mieux pour parler.
La jeune fille semble hésiter, puis se lève et m’accompagne. Je fais signe au garçon de m’apporter un deuxième thé et une tartelette. Je la regarde, elle semble si jeune, dix neuf ans,
peut-être moins. Soudain, elle lève sa jolie tête, ses yeux s’emplissent de larmes et, ne pouvant pas maîtriser le tremblement qui agite ses lèvres, elle me dit dans un souffle :
- Je viens de quitter définitivement ma famille, ce n’était plus vivable.
On dit que l’histoire ne se répète jamais, mais…. quelle similitude !
Je classe dans mon esprit les arguments que je vais faire valoir pour la faire revenir sur sa décision : tu es si jeune, tu es sans doute encore lycéenne, la vie est dure,
se retrouver sans un toit, sans rien, n’est pas simple, tu es une proie facile, le monde qui t’entoure n’est pas tout rose. Il va te falloir beaucoup de courage pour affronter
cette nouvelle vie…
Mais au moment où je m’apprête à prendre la parole apparaît, fugace, presque subliminale, l’image de l’adolescente malheureuse que j’étais. Je me tourne alors vers
elle, et je lui dis simplement :
Je suis très sensible à la compassion de cette femme!à son humanité ! Elle est compréhensive. Et au moment rare où elle pouvait penser à elle même, elle a le temps de percevoir la detresse des autres au délà des apparences........
Est-ce que tu crois, Sophie, que l'expérience donne une compréhension au délà de la raison? Est-ce que nous acquerons de la maturité à l'encotre de la sage raison sociale?
Je pense que l'expérience de la vie permet de conseiller les plus jeunes, de leur donner des conseils qu'ils suivront ou pas, de les aider dans leur choix, de leur éviter peut-être les embûches, les déboires, les grosses déceptions. Amitiés
Je suis très sensible à l'empathie que cette femme montre à l'inconnue. Elle aurait pu essayer de la raisonner, la questionner... non elle valide son comportement par un "tu as eu raison" donnant à penser à l'autre qu'elle est comprise, acceptée telle qu'elle est, sans jugement, avec bienveillance. "Tu as raison" me semble vouloir dire "tu as tes raisons d'avoir agi ainsi et je les respecte profondèment". J'aime aussi que cette femme ait l'authenticité de reconnaître en elle son propre vécu qui lui permet sans aucun doute une meilleure compréhension de cet être en détresse. Se voir en miroir à travers cette inconnue et sans doute dire à l'adolescente d'autrefois "tu as eu raison". Cette chute est belle et forte. Merci Loula pour cette nouvelle bien enlevée et émouvante.
commentaire n° : 3
posté par :
Malou
(site web)
le: 09/05/2008 01:26:19
Enfin une adulte qui se souvient de la détresse que l'on peut ressentir quand on est adolescent. Il n'y a rien de pire que d'entendre: "tu as tord, arrête de te victimiser, ce que tu vis n'est pas si grave..." certes, il peut toujours y avoir pire que ce qui nous arrive, mais si on vit mal les évènements, cela ne fait pas tellement de différence au niveau des dégats psychologiques... je connais bien ça avec une amie à moi....
Donc je suis de retour, et j'ai eu de la petite lecture en revenant ici! C'est toujours aussi fort dans le maniement des émotions des personnages... comme celles du lecteur! ^^ Et bon courage pour ton roman!
Un petit bonjour en passant. Je venais voir où tu en étais sur ton blog et, visiblement, la rédaction de ton nouveau roman te prend tout ton temps. J'espère qu'il avance comme tu l'entends.
Je ne sais pas si j'aurais dit comme la narratrice, mais peut-être que oui. Beau geste qu'elle a fait, et j'espère qu'elle l'aidera à aller plus loin. Merci Loula, j'aime bien accompagner tes histoires, elles me mènent par le bout du nez. Bisous.
Au détour des liens de Fleur de mars. je viens te rendre visite. cette histoire me touche.. et j'ai aimé entendre dans mon histoire personnelle aussi tu as raison, tu es courageuse. Au lieu d'entendre. tu ne peux pas arranger les choses, tu ne peux pas essayer ???? Je sais que cela partait d'un "bon" sentiment. mais qui me plongeait encore plus dans le désarroi.. de ne pas être comprise...
C'est avec un peu de retrd que je réponds a ton commentaire chère Malou. Parfois on vit difficilement notre jeunesse, les parents sont bien souvent les responsables. Pourtant on devrait se souvenir, comme l'a fait cette femme notre vécu et aider l'adolescent à y voir plus clair et aller dans un sens lorsque l'on sent un tel désarroi. A très bientôt. Bisous
Mélissandeton retour m'enchante. Je vais prendre le temps d'aller me plonger dans la lecture de tes écrits que j'aime. Cette nouvelle pourrait s'adresser à beaucoup d'entre nous, de notre vécu, aussi je l'ai écrite avec mon coeur et avec mes émotions. Je suis en plein dans l'écriture de mon roman et il est vrai que lorsque l'on s'y met on a du mal à le quitter! Mais je m'oblige à m'octroyer des plages de détente, d'aller me promener dans les blogs amis. A bientôt.
Bonjour Hicham, merci de me rendre visite. Comme tu l'a constaté je suis moins présente sur mon blog, mais je ne le lâche pas. C'est pour moi une fenêtre sur le monde et j'y dépose, à tous vents, les écrits, les peintures, les dessins qui sont mes bébés. Je pensais que tu avais arrêté ton blog, je vois qu'il n'en est rien; C'est une bonne chose. Je vais venir m'y promener. Mon roman avance et j'ai l'histoire bien ancrée dans mon esprit, elle ne s'envolera pas. Bisous
Bonjour chère Polly. C'est vrai que sur l'instant on ne sait pas quelle serait notre réaction devant une telle révélation d'une adolescente, mais ma réaction serait la même que la narratrice, car comme tu l'écris, elle ne la laissra pas partir ainsi et l'aidera dans sa démarche, dans la mesure de ses possibilités. A bientôt Polly. Bisous
Bonjour Céline, bienvenue dans mon domaine. Cette histoire "L'inconnue de la Place" est courante et, j'ai voulu montrer qu'il est important pour un jeune de sentir qu'un adulte approuve sa décision, l'encourage même. Ce peut-être aussi un déclic et lui permettre d'aller de l'avant avec un autre regard sur le monde. On est un pe perdu à cet âge, un peu sauvage, contre la société, contre les gens. Sentir qu'un adulte peut approuver votre décision de tout "plaquer" c'est une main tendue que l'on attrape au vol. Je vais aller, très bientôt, me promener chez toi, pour découvrir ce que tu passions.
J'aime beaucoup la façon dont tu écris ! Si tu veux diffuser tes textes et te faire connaître, essaie http://falancia.net , c'est pour proposer tes écrits en téléchargement aux internautes ^ Bonne continuation !
bonjour Loula, remarquable cette brève de nouvelle... c'est un genre que j'essaie de pratiquer parfois mais il est difficile ! et la tienne est vraiment parfaite. parfaite et en même temps pleine d'humanité et très émouvante... amicalement jean-marie
commentaire n° : 14
posté par :
jean-marie
(site web)
le: 12/05/2008 11:56:16
J'avais 16 ans quand j'ai quitté la maison.... tilk
Il est ici question de savoir si l'on doit occuper la place que le monde (la famille, les institutions) nous a préparé avec anxiété, il faut bien le reconnaître. Pourquoi ne pas le vouloir ? Pourquoi préférer l'incertain au douillet, au conformisme rassurant ? C'est le jeu des chaises musicales ? Il y en a à qui ça ne plait pas du tout...
Bonjour Hervé. Notre adolescence se passe parfois difficilement et les affrontements avec les parents sont si douloureux que l'on a qu'un souhait, partir, même si l'on se dirige droit dans les difficultés. Le cocon douillet ne l'est plus à nos yeux. Merci d'avoir participé à ma nouvelle.
Quel écrit magnifique comme toujours. Accrochée à lire cette histoire passionnante la fin est étonnante !
Oui, l'histoire se répète mais cette jeune fille aura t'elle la force de surmonter cette épreuve, se retrouver seule face au monde, qui comme tu le dis, n'est pas rose toujours ;
et puis tu te remmémores ton propre passé, et là, c'est une bouffée d'air pour pour toi, une libération, et tu lui dis "tu as eu raison", c'est magnifique et je te comprends !
On ne connait pas le passé des gens qui nous entourent et il est vrai que l'on a envie qu'elle retourne chez elle... mais si le danger est pire là-bas que dehors, alors je comprends ce choix !
gros bisous ma chère Loula et bonne journée. Amitiés. Monique
Cette nouvelle est aussi fraîche que la neige qui tombe, et cette femme est le printemps en plein hiver. Fuguer par une température pareille c'est du suicide, le désespoir est profond. Bisous!!
J'aime ce décalage que tu as crée entre ce qu'il aurait été de bon ton que cette femme réponde à cette adolescente et la conclusion pour laquelle tu as finalement optée. Les liens du sang ne font pas tout et certainement pas forcément le bonheur alors pourquoi vouloir à tout prix qu'ils soient les plus forts? Amicalement
Elle est compréhensive. Et au moment rare où elle pouvait penser à elle même, elle a le temps de percevoir la detresse des autres au délà des apparences........
Est-ce que tu crois, Sophie, que l'expérience donne une compréhension au délà de la raison?
Est-ce que nous acquerons de la maturité à l'encotre de la sage raison sociale?